Le Bossage

CARACTERISTIQUE DES CHATEAUX LANGUEDOCIENS ?

MARQUEUR TEMPOREL ?

 INTRODUCTION 

La castellologie étudie plus spécifiquement, dans l’architecture médiévale, les châteaux féodaux et utilise à cette fin deux types de recherches : les écrits et le terrain.

Les écrits ont une double origine :

- les sources qui proviennent de chartes et documents plus ou moins contemporains, émanent des fonds d’archives publics et privés. Il faut les transcrire, les traduire et surtout les interpréter au sens de les mettre dans un paradigme correspondant au notre et d’en relativiser le contenu selon leur origine.

- les sources historiographiques qui sont la somme du travail déjà réalisé sur le monument étudié. Plus ou moins fiables et conséquents, ces documents doivent à leur tour être ‘‘filtrés avant digestion’’.

L’étude in situ elle aussi se divise en deux familles très différentes : l’archéologie et l’étude monumentale.

L’archéologie représente la ‘‘voie royale’’ de l’étude d’un monument. Elle fait entrer de plus en plus dans la recherche historique des sciences diverses et complexes. Cependant, elle trouve difficilement dans la castellologie le substrat qui lui est indispensable pour bien s’exprimer car l’archéologie moderne s’intéresse principalement au sauvetage avant travaux. Cela ne profite que rarement aux sites perchés, où se situent nos châteaux. De plus ces sites sommitaux sont caractérisés par une forte érosion qui les scalpe depuis des siècles, lessivant les contextes stratigraphiques déjà bien brouillés par les réemplois multiples et les scarifications jusqu’à la roche qui accompagnent ces remaniements.

Là intervient la discipline reine de la castellologie, l’étude monumentale, en un mot simple et noble l’observation. C’est elle seule qui peut considérer sur une longue période de vastes monuments s’inscrivant dans l’ample mouvement castral, que l’histoire a éparpillés sur nos reliefs.

C’est d’une observation particulière que cet article vous propose de faire la découverte, celle d’un phénomène qui prend une ampleur toute particulière dans notre région, plus dans le Gard que partout ailleurs : le bossage.

Cette forme que prennent des pierres qui habillent nos châteaux médiévaux, mais pas seulement nous le verrons, n’a pas jusqu’alors fait l’objet d’une réelle étude. Cela représente une lacune d’autant plus étonnante que tous les historiographes de la castellologie, même les plus sérieux, y font à un moment ou l’autre allusion sans qu’aucun n’ait approfondi le sujet.

Cette zone d’ombre est pourtant d’autant plus intéressante que l’étude monumentale d’un château médiéval est gênée par un ‘‘mélimélo’’ de réoccupations, adaptations, reconstructions qui brouille la lecture chronologique dudit monument. Les sources documentaires, la plupart du temps souvent lacunaires voire inexistantes, ne peuvent qu’exceptionnellement nous éclairer, et parfois, nous le constaterons, elles ont induit en erreur bien des chercheurs. Aussi, tout indice permettant d’aider à y voir un peu plus clair quant à la chronologie de l’implantation castrale et à son évolution dans le contexte historique est-il plus que le bienvenu ...

Pour ma part, je suis convaincu que le bossage est un de ces indices, peut-être même le plus clair. Je souhaite en faire ici un début de démonstration. Elles représentent un point intermédiaire, sorte de synthèse de mi-parcours d’une étude en court, plus large et à visée universitaire. Cette dernière, déjà riche d’une centaine d’observations minutieuses d’implantations castrales et urbaines, doit encore s’enrichir afin de tendre vers un inventaire le plus exhaustif possible. Puis, sorte d’ultime épreuve de passage, il faudra confronter les théories qui en découlent à l’épreuve de la statistique méthodique afin de les valider. Autant dire que cette synthèse n’est pas un fruit mûr, elle laisse une forte place au doute ; néanmoins, elle livre déjà des perspectives nouvelles d’interprétations, de classifications et de datations d’ouvrages médiévaux pour le Gard et les régions avoisinantes, et, qui sait, peut-être plus.

 DEFINITION 

Définir ce qu’est le bossage n’est pas aussi facile qu’il n’y parait de prime abord tant il se présente de façon différente. Aussi vais-je vous proposer une définition générique et d’autres déclinant les divers aspects qu’il peut revêtir.

Le bossage est caractérisé quand une pierre de taille utilisée dans un mur présente au moins une face visible dont la partie centrale est proéminente par rapport à ses bords qui taillés à angle droits, forment le plan du mur et ce de façon plus ou moins prononcée et régulière.

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(Photo 1 ; exemple de bossage par excellence,

les remparts d’Aigues Mortes, Gard) 

 

 

 

Cette définition lapidaire, ne se comprend vraiment que par l’exemple. D’autan qu’elle est à décliner en plusieurs catégories. En effet nous observerons plus loin que la façon et la période de leur mise en œuvre constituent des sous-groupes. qui pour une même apparence en changent totalement la fonction et/ou la charge symbolique.

Le bossage rustique

C’est la première forme de bossage tant par la fréquence de son emploi, plus de 80% (cf. fig.1) des cas qui nous sont connus, que par la date probable de son apparition vers le milieu du XIIIème siècle, pour ce qui es de notre région et probablement pour la France. Il se décline en nuances allant de : très rustique, par exemple donjon du château de Girsberg, Haut-Rhin et Tournemire, Gard (photo 10 et 15); rustique, comme la Porte St Jean à Provins, Seine et Marne (Photo 2) ou Aigues-Mortes, Gard (photo 1); et une forme de semi-rustique tel que l'on peut en voir sur les énigmatiques soubassements de la cathédrale Saint-Paul à Lyon (photo 11).

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(Photo 2 ; bossage rustique : Porte Saint Jean,

remparts de Provins, Seine-et-Marne)

 

 

 

 

 

Le bossage soigné

Il groupe les formes les plus régulières du bossage rustique, il ne parvient pas encore à la parfaite symétrie et poli que nous offre le bossage régulier. Il possède toujours la rugosité de la classe d’où il s’extirpe. Des exemples, souvent XIVème, se trouvent dans le Gard à Vézénobres sur la tour minée en 1628 par le Duc de Rohan lors des Guerres de religion ; et aussi, finement ciselé sur la jolie tour du village de Blauzac.

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(Photo 3 ; bossage soigné :

tour abattue du château de Vézénobres, Gard)

 

 

 

Le bossage sphérique

C’est une forme rare de ‘‘bossage soigné’’, 1% (cf. fig.1), qui mérite une mention particulière : il est caractérisé par sa forme, tendant vers la sphère ou plutôt la demi sphère que l’on rencontre rarement avant le XVème siècle ; il porte la double fonction de décor et de symbole, cette dernière allant en s’amoindrissant avec les siècles. Des manifestations de ce style sont plus nombreuses en Alsace, exemple : Riquewihr et ST Ulrich ou plus rarement en Languedoc comme Puivert (photo 4)

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(Photo 4 ; bossage sphérique : château de Puivert, Aude)

 

Le bossage sculpté

Le bossage sculpté a la vie plus longue que c’est ‘‘congénères’’‘ puisque nous le retrouverons de la fin du moyen âge soit à l’orée de la renaissance, et toujours présent de nos jours. Il porte sans doute le comble de l’élégance mais aussi il représente l’extinction du symbolisme que portaient ses prédécesseurs. Un bel exemple dans l’Hérault, le portail du palais d’évêques de Montpellier à Lavérune (photo 5).

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(Photo 5 : Palais des Evêques de Montpellier,

Lavérune, Hérault)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le bossage régulier ou moderne

C’est un type de bossage (photo 6) que l’on ne doit pas ignorer si on ne veut pas le confondre avec une forme plus ancienne, et donc pouvant induire une faute de datation. Quelle que soit la valeur esthétique que l’on peut y trouver, qui fut à la mode aux XVIII et XIXème siècle, cette forme n’appartenant aux temps médiévaux est en dehors de notre champ d’étude. Une exception peut-être à cette période pour ce type de bossage, rencontré pour l’instant une seule fois à ma connaissance, datable du XIVème ou XVème, ce dernier est peint en trompe-l’œil et décore une salle basse du palais des Papes d’Avignon (photo 7). Comme l’hirondelle ne fait pas le printemps, cette exception ne fonde pas la règle, mais est très intéressante par la charge symbolique qu’elle peut véhiculer en ce lieu sous un prétexte purement esthétique.

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(Photo 6 : Immeuble d’Avignon, Vaucluse)

 

 

 

 

Ces définitions, ou plutôt caractérisations sont indispensables pour avancer dans le décryptage de cette manifestation architecturale tant le bossage est protéiforme et se retrouve avec des densités très variables : ici une ou trois pierres là tout un ouvrage et encore nous surprend-il par la variété des zones qu’il impacte : chainage d’angle, bas ou haut d’un mur (cf. fig.2), ici un linteau, là un encadrement de fenêtre... Comprendre cet ornement, en retrouver sa symbolique oubliée, voilà notre quête.

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(Photo 7 : Salle basse du Palais des Papes d’Avignon, Vaucluse)

 

 

 LES PREMIERES MANIFESTATIONS DU BOSSAGE 

Il serait prétentieux de vouloir faire ici la genèse du bossage cherchant d’une manière tout aussi épuisante que stérile d’en découvrir des formes improbables dans un obscur passé antédiluvien et de toute façon sans liens avec le cœur de notre recherche. Si les Nuraghis sardes, antérieurs au premier millénaire avant notre ère, ont en apparences des points communs avec les tours médiévales alsaciennes ne serait ’il pas aventureux de chercher un lien entre eux. Dans les formes locales où l’on peut observer des expressions anciennes de bossage il y a, en tout premier lieu, l’époque romaine bien représentée dans notre région : aqueduc du Pont-du-Gard, pont de Sommières, même si pour ce dernier l’on peut se demander ce qui reste de romain, celui de Boisseron à côté lui aussi vestige de la voie Domitienne, le temple de Diane, qui expose aux curieux une variété énigmatique de bossages et enfin une forme presque moderne présente sur la Maison Carrée, aussi à Nîmes.

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(Photo 8 : Aqueduc du Pont du Gard)

 

 

 

 

 

 

 

 

Le besoin des Gallo-romains à recourir à cette forme de taille de pierre semble être, au moins, de deux ordres différents. En effet, les ouvrages cités ne présentent pas les mêmes caractéristiques parce qu’elles répondent à des besoins différents. Tandis que l’aqueduc ou le temple de Diane semblent utiliser cette technique pour aider à la construction : préemption des blocs, supports d’échafaudages ou de porte-charges, emploi brut avant finition..., le pont de Sommières ou la Maison Carrée s’habillent de bossage pour des raisons, s’emble-t-il, purement esthétiques. Pour le pont de Sommières, l’aspect régulier et généralisé tant amont que aval, jouant des contrastes, affirme cette volonté et les prémices, déjà au premier siècle de notre ère, de la complexité du recours à ce type particulier de taille de la pierre, repri sans doute par les restaurations médiévales.

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(Photo 9 : Pont de Sommières)

 

 

 

 

La suite est plus compliquée à définir, car un temps long, 5 siècles, d’où très peu de documents et monuments nous sont parvenus. Ce temps est pourtant déterminant car il est la charnière entre l’antiquité est le milieu du moyen âge, qui est le champ temporel de notre étude. Cet espace lacunaire ne rend pas simple la compréhension et encore moins la démonstration du: où? Quand? Et surtout pourquoi le bossage réapparaît au cœur de l’époque féodale ?

On le sait, le haut moyen âge est déjà difficile à appréhender d’un point de vu général, en conséquence sur un point aussi spécifique que le sujet de notre étude il faut être humble et se restreindre aux peu de choses dont on peut être sûr. Le bossage est une forme de taille de pierre plutôt exceptionnelle au sens que même pendant son apogée, au centre géographique de sa manifestation la plus dense, elle ne se rencontre que rarement comparé à la taille standard. Or, pour le haut moyen âge la pierre de taille, même standard, est très rare. Peu nous sont parvenues, et, jusque-là, aucune portant du bossage. Il est donc très possible qu’il n’y en ait pas eu pendant cette période, sans toutefois, au vu de la faiblesse du notre support statistique, que nous puissions être plus catégorique.

De la même façon, et cela pas simplement pour le haut moyen âge, il est possible d’affirmer que quand on ne trouve pas de pierres de taille l’on ne trouve pas de pierres à bossage non plus. En effet il est facile d’observer que quand la pierre ne se prête pas à la taille, comme le schiste en Cévennes, ou quand le maître d’ouvrage n’a pas les moyens de payer des pierres de taille, alors le bossage est absent ou réduit à une présence symbolique. Un exemple de cela : le château de Montalet, qui sur un vaste ensemble de constructions ne nous montre que deux pierres à bossage, certes bien en vue sur un angle de son donjon...

Quand on se risque à des datations pour les XI, XIIème siècles, et même après, il est quelques pièges qu’il convient de déjouer pour ne pas partir sur de fausses affirmations. En effet il n’est pas rare de voir, dans nombre d’historiographies, un monument: château, chapelle, église...que l’on fait remonter à tel ou tel siècle reculé. Cela, simplement parce que l’historien a trouvé une mention du dit lieu à cette date. Il manque là une précaution indispensable : vérifier par l’archéologie monumentale, autrement dit par l’observation in situ des caractéristiques architecturales datables, que ces mentions sont compatibles avec ce que l’on observe. Un château est vivant au sens où il évolue au fil des siècles de son occupation par l’action des hommes qui l’habitent. Il normal qu’un site mentionné au XIème soit complétement remanié au XIVème et qu’il se présente finalement à nous dans un ‘‘costume’’ du XVIIème, qui n’a plus rien à voir avec ce qu’il a pu être 600 ans plus tôt. Pourtant il est courant de voir apposée sur ce dernier une plaque informative « château du XIIème siècle ». Cette facilité est malheureusement quasi systématique et elle représente à mes yeux une faute pas si anodine que cela car elle rend comme insignifiante la chronologie en histoire alors même qu’elle en est la structure. Pour nos châteaux, entre autre, il est indispensable de soumettre les anciennes chartes au questionnement critique des restes monumentaux, bien avant que de le faire par les fouilles archéologiques, car elles ne seraient pas forcement alors dirigées vers le noyau castral originel et donneraient ainsi des informations partielles ou fausses. Une observation minutieuse, compliquée parfois, méthodique toujours, ne manquera pas de donner des indications essentielles sur la genèse du lieu considéré. Des questions comme : « où est la partie sommitale de l’ensemble castral ? » trouvera sa réponse dans la recherche en partie sommitale de la tour primordiale. La réponse à la question : « Quel type d’appareillage est utilisé ? » aidera à déterminer la chronologie de l’expansion castrale. En effet avant le XIIème les appareils sont rustiques : insertum, spictatum, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont si souvent été rebâtis et donc cause de leur rareté.

Bref dater correctement une tour ce n’est pas uniquement par souci de justesse c’est aussi que cela rend l’histoire plus belle. Pour exemple, la très haute tour de Boucoiran, près de quarante mètre, est datée communément du XIIème et pourtant... Si l’on se donne la peine de la regarder un peu : une construction monumentale, parfaite dans sa réalisation, homogène dans sa facture, avec un bossage aux bords très régulier... tout cela est hors de portée du petit seigneur local à genoux depuis la fin des hostilités du milieu du XIIIème. Alors que les caractères de cet édifice sont ceux que porte les constructions que firent à grand frais dans notre région les complices de Philippe IV le Bel, que sont Guillaume de Plaissians et Guillem de Nogaret tout deux grassement rémunérés pour leur rôle dans l’élimination des templiers. N’édifièrent-ils pas entre autres les superbes châteaux de Vézénobres et Ferreyroles ? Dès lors il n’est pas possible de dater cette tour autrement que du début du XIVème, approximativement 1310. Sachant cela il nous reste à trouver la tour primordiale, celle des Boucoiran qui devait s’ériger ici deux ou trois siècles plus tôt. La réponse est, toujours, pas bien loin sur la partie sommitale. En effet, plus haut sur la même falaise, à 30-40 mètres plus au nord-est, s’élève une tour, certes plus modeste, mais surement la résidence des premiers seigneurs éponymes. Cette simple tour du XI ou XIIème siècle compose avec sa ‘‘grande fille’’ un ensemble castral complet s’étalant sur au moins trois siècles, et c’est pour cela que l’Histoire est plus belle.

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(figure 3 : Type de bâtiments possédant du bossage)

Cette démonstration un peu longue a pour but de nous prémunir contre les datations approximatives et farfelues. Bon nombre de monuments sont datés, officiellement, de la première mention dont ils ont fait l’objet et non de la date réelle de leur construction, celle que nous observons de nos jours. Cela a pour conséquence de décrédibiliser l’approche historique générale, rendre l’Histoire moins belle, comme nous venons de le voir, mais aussi annonce le bossage avant l’heure. Or, nous avons absolument besoin d’en déterminer une genèse précise si nous voulons l’utiliser par suite comme marqueur temporel. Nous avons besoin, ni plus ni moins, de l’étalonner. A cette condition le bossage pourra éclaircir l’évolution de nos châteaux et bâtiments médiévaux qui en sont pourvu, c’est la raison de cette étude.

En tout premier lieu attention aux faux.

Un faux bossage peut être la conséquence de l’érosion subie par les pierres. Ce n’est pas un facteur à négliger car il y a autant de monuments que de caractéristiques des roches qui ont participé à leur construction. Certains, comme le Castellas de Grospierres, au sommet d’un éperon au sud de la vaste plaine de Beaulieu, en Ardèche, ont totalement disparu suite au mauvais choix du calcaire utilisé. Ce calcaire très gélif, ne fait subsister de l’orgueilleux château qui devait s’y dresser, qu’un amas de grave informe, emportant dans cette débâcle sa forme primitive. Un autre exemple à méditer : celui de la Tour primordiale du Château de Castillon de Gagnières dans la vallée de la Cèze, sans doute du XIème siècle, qui, subissant les rigueurs d’une vive exposition aux intempéries semble se parer d’un appareil à bossage généralisé alors qu’il ne s’agit en fait que d’une altération des pierres de parement plus accentuée au niveau de leurs bords leur donnant un aspect bombé.

Avec le recours redevenu courant à l’appareil régulier, le XIIème eut pu être un vecteur de la réapparition du bossage. Pourtant si nous mettons en œuvre les précautions que nous venons de définir, peut-on dire qu’il en subsiste quelques chose ?

Le maître dans l’étude des châteaux forts français est sans doute Jean Mesqui. Il nous donne dans les actes du congrès de castellologie de Wageningen en septembre 1986 sa version de la réapparition du bossage, et cite plusieurs exemples pouvant être issus du XIIème.

Je ne suis pas en mesure d’infirmer cela d’une façon certaine. Néanmoins en l'absence de preuves accréditant cette apparition, je ne crois pas au retour du bossage avant le XIIIème siècle. La raison qui fonde cette conviction est simple : pour qu’il y ait bossage il faut une motivation du maître d’ouvrage pour cela, il ne peut pas vouloir du bossage sur la grande œuvre de sa vie sans raison. Je ne vois pas cette condition se manifester avant le milieu du XIIIème siècle comme j’essaierai de le démontrer dans les lignes qui suivent.

tournemire.jpg(Photo 10 : exemple de bossage très rustique, donjon du château de Tournemire, Gard)

 LES RAISONS DE L’EMPLOI DU BOSSAGE 

A la question : « pourquoi le bossage ? » la réponse ne va pas de soi car ,comme nous l’avons vu pour l’antiquité, les raisons sont multiples, mouvantes dans le temps et l’espace, se superposant souvent, multipliant ainsi les difficultés pour en démêler l’écheveau. Il ne suffit pas de s’assoir devant un superbe bossage pour en tirer rapidement une conclusion. En effet, ce qui va paraître une fois évident devant tel monument va se révéler incompatible à l’utilisation ou à l’histoire de tel autre. Bien des théories sont battues en brèche par la simple comparaison à la suite de deux ou trois exemples. De plus devant la formulation d’hypothèses sur les raisons de l’emploi du bossage la statistique va jouer un rôle d’appoint voire d’arbitre quelquefois mais ne pourra jamais générer une solution. Il ne semble pas que nous ne possédions d’autre outil utile en la matière que la bonne vieille méthode de la thèse et anti thèse.

Pour avancer dans cette idée, tenté d’apporter des réponses crédibles, je me suis, après mes désillusions sur le terrain mais riche d’elles, rabattu sur l’étude de l’historiographie disponible à ce sujet et sur les hypothèses émises par mes illustres prédécesseurs. Aussi, à la manière de Diogène, je posais la question à tous mes interlocuteurs pouvant m’en donner une version inédite afin d’en collecter toutes les variantes, sorte de collection exhaustive d’hypothèses à travailler en ‘‘laboratoire’’. Les raisons, souvent péremptoirement invoquées, très différentes les unes des autres, souvent inconciliables, quoique toutes possibles, ont de quoi rendre perplexe le chercheur le plus cartésien.

Voici donc la matière brute de mon travail, un inventaire des réponses entendues ou lues. J’ai pu en extraire, une fois pressés par la contradiction systématique et passés au crible de la vraisemblance, ce que j’appelle l’étude en laboratoire, des thèmes représentant chacun une idée générale commune à plusieurs réponses, sorte de déclinaison d’une même raison fondamentale.

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(Photo 11 : Donjon de Bellegarde, Gard.)

 

 

 

-1 « Le bossage est utilisé parce qu’il est plus rapide de tailler une pierre à bossage, car il y a moins de perte de temps sur la face laissée brute ». « Dans cette période où la France construit beaucoup de châteaux c’est un gain de temps et de coût »...

- Les tailleurs de pierre interrogés sur ce sujet sont catégoriques il n’y a aucun gain de temps à utiliser cette technique. Comme les arrêtes sont la partie la plus longue à dégager et que cette étape n’est pas épargnée aux tailleurs de bossage il n’y a aucun gain de temps donc de coût. De plus la surface d’une pierre à bossage est plus grande que celle d’une pierre lisse et si le soin qui y est apparemment consacré est moindre cette surface supplémentaire en grève la rapidité d’exécution tout comme le surpoids engendré par les pierres bosselées en complique la mise en œuvre à une époque où la grue mécanique n’existe pas. Le bossage n’est donc pas une technique économique. Peut-être une réserve à ce contre argument pour les roches tendres qui peuvent se scier ; la démonstration reste à faire, d’autant plus que le bossage se développe tout aussi bien sur des sites de pierres tendres que sur ceux de pierre dure, ce qui logiquement ne devrait pas être observé si l’argument eut été décisif.

- Pour corroborer cela, ajoutons que s’il y avait un réel gain de temps à utiliser cette technique ce sont toutes les constructions d’urgence qui en seraient parées. Ce qui est très loin d’être le cas, la statistique est cruelle pour cet argument : un tiers seulement des monuments considérés possèdent un bossage généralisé et 2 3% en possèdent de façon très éparse voire toute symbolique (13%) (cf. fig.2). De vrais palais, où l’on a pris le temps de faire maintes fioritures, en sont couverts, ce qui ne dénote pas d’un emploi dans l’urgence pressé par des contraintes de temps. Je pense bien sûr au Haut Koenigsbourg, mais aussi plus près de nous à Ferreyroles ou Vézénobres.

- Quant à la régionalisation de cette technique, nous verrons plus loin qu’au final seules trois régions sont vraiment impactées par le phénomène : le Languedoc, la Provence et l’Alsace; or s’il y avait un avantage considérable à généraliser le bossage gageons que d’autres régions, pas moins soucieuses de leurs deniers ou prises par l’urgence, l’eurent aussi adopté.

- Le contre argument fatal à cette hypothèse trouve sa justification dans le bossage soigné car cette technique demande à l’évidence beaucoup plus de temps d’exécution par rapport à un bloc standard.

-2 « Le bossage, de par sa forme, permet de mieux résister à l’impact de projectiles, sorte d’adaptation des châteaux face aux progrès de la poliorcétique et des machines de guerre qu’elle développe. En effet, la forme bombée de la pierre permet un dégagement latéral de l’énergie reçue lors de l’impact ce qui a pour conséquence de n’en transmettre qu’une plus petite quantité au reste de l’ouvrage en limitant ainsi les dégâts ».

- C’est un argument technique tout à fait recevable en apparence, là encore la régionalisation viens le contredire, car enfin ce qui serait vrai dans le Sud et l’Est devrait l’être aussi ailleurs. Le reste de la France serait-il moins soucieux de résister aux boulets des pierriers et autres catapultes ? A moins que ces deux régions aient importé une forme plus qu’une fonction ?

- La façon dont le bossage se trouve réparti sur un monument ne prêche pas non plus en la faveur de cette théorie. En effet c’est tout le monument, ou en tout cas la partie la plus exposée, qui devrait s’en couvrir. Certains des monuments considérés n’ont que quelques pierres bossées, il y a aussi le cas fréquent où une partie, qui n’est pas la plus exposée, est revêtue de bossages. Des exemples peuvent être donnés: le donjon de Bellegarde qui n’a que sa partie sommitale bossée ; les remparts nord de Beaucaire n’ont qu’un chaînage d’angle qui en reçoit ; à Lyon c’est la cathédrale Saint Paul, qui n’est pas un ouvrage militaire par excellence, qui en possède sur ses soubassements, voir photo 12.

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(Photo 12 : soubassement nord de la

cathédrale Saint-Paul de Lyon, Rhône.)

 

 

 

- De fait, comme nous venons de le voir avec la cathédrale de Lyon, des bâtiments civils qui ne sont pas susceptibles d’avoir à résister à un bombardement reçoivent du bossage. Qu’il soit symbolique : maison romane du castrum d’Allègre ; généralisé : Pont Saint Nicolas prés d’Uzès ou partiel : prison Royale de Beaucaire, maison de village Sauzet... Le comble de cette contre argumentation nous est fourni par des pierres à bossage que l’on retrouve étrangement à l’intérieur d’un bâtiment. C’est le cas en maints endroits des remparts d’Aigues-Mortes et en bien des tours alsaciennes où en en retrouve dans la face intérieure de courtines et escaliers et même salle à vivre. Le bossage doit s’expliquer pour d’autres raisons, en tous cas pour les monuments que nous venons d’énumérer.

-3 « Le bossage est un parement à usage esthétique, soit parce qu’il joue de contraste avec le parement lisse soit par les changements de la lumière du jour ou encore par l’aspect soigné qu’il peut prendre ».

Il est certain que le si le bossage peut posséder ces vertus, force est de constater que ce n’est pas toujours le cas. Si on regarde le bossage rustique du donjon de Tournemire, photo 10, il est difficile d’y déceler une intention décorative. D’autre part, pour que cette intention puisse être vérifiable il faut que le bossage soit relativement généralisé, sur au moins sur une partie du bâtiment considéré. L’observation et la statistique viennent encore cette fois contredire l’argument, car enfin le bossage généralisé n’est pas la règle (un sur trois), voir figure 2. Quand cela est le cas, il est difficile d’affirmer que la volonté du maître d’œuvre fut réellement la recherche d’un plus en matière de beauté et élégance. Sauf si au contraire c’est l’aspect brut qui est recherché ? L’aspect brutal, rugueux, rude, guerrier quoi, comme pour le bossage très soigné peut concourir à un plus en matière de luxe architectural il n’est pas à exclure que la brutalité dégagée par certains appareils très découpés comme la courtine nord du château de Ferreyroles ne soit un choix délibéré (voir photo 12), ou encore pire dans le genre le nid d’aigle du Girsberg dans le Haut Rhin, voir l’appareil à bossage plus que rustique de son donjon, (photo 15), dont il est utile de préciser, en absence de d’échelle de grandeur, que chaque pierre dépasse la tonne.

Par contre, pour en revenir à l’argument de base : le bossage est une recherche d’esthétique, ce dernier peut être partiellement recevable, pour quelques cas, tous dans le cadre d’un bossage soigné voire très soigné : Vézénobres, Blauzac...

ferreyroles.jpg(Photo 13 : détail de l’appareil de la courtine nord du château de Ferreyroles près de Barjac, Gard)

-4 « Le bossage est un signe de royauté, accompagnant le développement des constructions royales initiées pas Philipe Auguste. »

- Il est vrai que la reprise en mains du royaume de France, initiée à partir la seconde moitié du XIIème siècle, s’exprime effectivement par la construction ou reconstruction de places royales fortes partout où le domaine royal s’implante, ce mouvement se poursuivra jusqu’à Vauban. Cependant rien ne montre qu’au début de cette expansion Française le bossage soit utilisé pour les constructions royales. De plus, si le Languedoc est la région de France la plus riche en monuments possédant cette caractéristique, elle partage cet apanage avec l’Alsace. Or cette dernière ne rentrera dans l’escarcelle des Bourbon qu’en... 1644 ! Soit bien après que ses murs s’en soient parés. Tout cela pose à cette théorie un réel problème.

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(Photo 14 ; manifestation de bossage à l’étranger, ici tour de ville à Oristano, Sardaigne.)

Pour ne pas ouvrir un champ trop vaste à notre étude en l’élargissant à toute l’Europe (voir cependant, pour s’en faire une idée, les photos 14 et 17 représentant du bossage respectivement en Sardaigne et en Allemagne) nous ne nous intéresserons cette fois qu’aux manifestations régionales de bossages et le plus souvent gardoises, car, au vu des statistiques (cf. fig. 4), c’est dans le Gard que l’on en trouve le plus, voire plus dans ce département que dans tous les autres réunis... Bien sûr il ne faut pas que cela nous fasse négliger ses liens avec le reste du royaume, et même au-delà, mais sans toutefois chercher à tous les expliquer, la tâche est bien assez ardue comme cela.

girsberg.jpg(Photo 15, bossage extrêmement rustique, en Alsace donjon de Girsberg, Haut-Rhin.)

J’ai déjà fait le constat de l’absence de preuve d’apparition du bossage avant le XIIIème siècle. Je ne le trouve donc pas dans les constructions royales du XIIème et pas non plus dans les constructions féodales, particulièrement celles dépendantes des Comtes de Toulouse et des évêques d’Uzès, les deux plus grands feudataires du Gard devant les Anduze et autres Sabran.

Le Languedoc est réuni à la couronne de France à la capitulation de Raymond VII, las des désolations apportées par vingt ans de croisade Albigeoise. Cette région va voir ses structures féodales chamboulées et son parc castral très remanié. Parmi les nouveaux locataires de la région le premier d’entre eux, après le passage des Montfort, père et fils, c’est le roi de France. Les implantations royales les plus importantes en Languedoc sont Aigues Mortes et Carcassonne. Toutes deux sont postérieures à la seconde moitié du XIIIème siècle. Carcassonne est une reprise de fortifications déjà anciennes et plusieurs fois remaniées, il y subsiste des portions de remparts romains et le château comtal. Il est aisé d’observer que ces deux-là sont effectivement exemptes de bossage et que les parties reprises par les Français sont, elles, bossées (voir en photo 16, la partie rehaussée des remparts).

carcassonne.jpg(Photo 16 ; rehaussement à bossage des remparts de Carcassonne, Aude.)

Par contre Aigues-Mortes, championne du bossage, est une pure création royale. Première côte méditerranéenne atteinte par le royaume de France, cette opportunité fut saisie par Louis IX, en 1240, pour y construire un port. 

Du noyau castral qui présida à cette implantation il ne subsiste que la Tour Constance. Il fut rejoint rapidement par les fameux remparts, sous la volonté du fils de Saint Louis : Philippe III le Hardi, puis achevés sous Philippe IV le Bel. Destinés à abriter une ville là où ne demeuraient jusqu’alors que marais insalubres, étangs et sables, il fallut donner bien des privilèges, avantages et garanties pour attirer en ce lieu hostile une population peu enthousiaste. Aigues-Mortes semble être un des tout premiers exemples de construction à bossage pour notre région. Je travaille encore aujourd’hui à le démontrer parce que ce site y occupe une place centrale et aussi parce qu’il est bien documenté et peu donc contribuer à étalonner le bossage.

Pour conclure ces observations, si l’on exclut le fait que le bossage soit en Languedoc une volonté de Philippe-Auguste, elle parait être le fait, dans sa mouvance, de ses descendants. Il est donc raisonnable d’en faire une option possible pour y voir l’origine de son introduction dans la région.

La contre argumentation à ce début d’affirmation se divise en deux tendances :

- Premier groupe d’objections ; d’abord, toutes les manifestations du bossage, et loin s’en faut, ne s’expriment pas sur des bâtiments du domaine royal français. En effet, des maisons civiles, des ponts, des châteaux privés en sont pourvus et même hors territoire français comme nous l’avons vu.

staufen-im-breisgau.jpg(Photo 17 ; bossage en Allemagne : tour primordiale du château de Staufen-im-Breisgau)

Mais restons dans la région, tous les monuments et châteaux royaux de cette époque sont-ils bossés ? C’est encore à voir !

Pour conclure ce versant de pensée nous trouvons du bossage en bien des régions d’Europe ne dépendant pas du royaume de France. Nous avons déjà vu cela avec l’Alsace dépendante du Saint Empire Germanique mais aussi, entre autre, avec l’Italie et l’Allemagne pour ce qui a été étudié et, comme nous le verrons plus loin le Proche-Orient est également une région richement pourvue de ce caractère.

- Deuxième groupe de contre argumentations : très simplement, comme cela vient d’être vu, la période d’utilisation du bossage ne correspond pas avec la durée d’existence du domaine royal français. Juste sommes-nous à peu près sûr qu’avant Philippe le Hardi on n’en trouve pas, ainsi qu’après le milieu du XIVème siècle, à condition d’exclure le bossage purement décoratif. Une observation concernant le réemploi, il est remarquable qu’il ait eu lieu en Languedoc probablement jusqu’au XVème, comme il est observable à Puylaurens et Allègre,. En Alsace, des châteaux, des fortifications de villes, des maisons particulières en sont pourvu encore plus tardivement, jusqu’au XVI/XVIIème.

Au final que reste-t-il de l’argument : « le bossage est une marque de royauté » ?

Premièrement on peut avancer l’idée qu’il ne peut être exclu qu’une construction comme Aigues-Mortes soit pour la région un élément déclencheur, effectivement issu du domaine royal, mais en en aucun cas un marqueur absolu de possession royale française. Il est facile d’imaginer que nombre de potentats locaux en aient paré leur propriété par imitation, par mode.

-5 «Le bossage est une mode venue d’Orient, importée par les croisés à leur retour de Terre Sainte.»

C’est une théorie que j’ai rencontré aussi assez souvent et qui m’a été régulièrement servie pour les manifestations à l’Est des Vosges.

Un auteur du XIXème, G. REY, rapporte dans un livre publié en 1871, « Monuments de l’Architecture Militaire des Croisés en Syrie », les observations méticuleuses et savantes qu’il fit lors de plusieurs voyages d’études portant sur les châteaux des croisés en Terre Sainte. Il y décrit, étudie et dessine de nombreux monuments édifiés au cours de l’occupation franque aux XII et XIIIème siècles. Surtout, il met en perspective ses observations monumentales avec l’histoire qui les a accompagnées constituant de fait une datation fort bien documentée de ces châteaux lointains qui portent, il en parle souvent, haut un bossage en grand appareil.

Il va jusqu’à faire des comparatifs entre ces châteaux orientaux et nos châteaux nationaux avec une rare pertinence, que lui permet visiblement une remarquable érudition sur le sujet. Il nous apporte sur un plateau des réponses précises à la question qui nous intéresse maintenant : quel peut être l’apport des croisades sur l’architecture militaire de notre région ? Nous réservons à plus tard la généralisation à France et à l’Europe. Et surtout, est ce que les croisés de retour de Terre Sainte ont apporté l’usage du bossage.

repartition-bossage.jpg( Figure 4 : Répartition du bossage dans le monde)

Les conclusions de ses observations ne font pas de doute, il rapporte l’extraordinaire richesse des ouvrages militaires médiévaux du Proche Orient et l’impression qu’ils ont fait sur les seigneurs francs et les ingénieurs militaires qui y furent envoyés, principalement pendant le règne de Louis IX. Il montre tout ce que cette région a pu inspirer comme techniques nouvelles qui furent misent en œuvre sur place au service des princes de la chrétienté aux ordres chevaleresques et qui furent, au final, importées sur nos terres. Ces apports, dont les ordres religieux et militaires comme les Templiers et les Hospitaliers sont les principaux vecteurs, sont nombreux, ils touchent au concept même du château, à son plan général comme l’utilisation des doubles et triples remparts, le principe du réduit, des tours rondes, des mâchicoulis et autres assommoirs et de l’utilisation du... bossage. Il situe le début de son utilisation sur place entre le milieu du XIIème et le début du XIIIème, soit avant que nous le constations chez nous.

Dès lors au moins un doute disparaît, si copiste il y eut, sur ce point précis, ce sont en toute vraisemblance les Croisés. De plus les dates semblent bien coïncider. Cela explique aussi sa diffusion sur d’autres zones du pourtour méditerranéen comme la Sardaigne, l’Italie continentale, il faudra compléter notre étude par d’autres îles ou régions je pense à Chypre et la Sicile. Je me rappelle en avoir cherché en vain à Malte. Bref c’est un sujet vaste qu’il convient de fouiller encore. Néanmoins, pour résumer, il convient de retenir comme hypothèse probable que l’introduction du bossage en France et consécutives aux acquis qu’ont pu en faire sur place les architectes royaux, envoyés là-bas pour pourvoir à l’implantation pérenne des croisés, et qu’ils ont intégré, à leur retour de Terre Sainte, aux constructions nouvelles sur notre territoire.

Ces apports sont tous visibles à Aigues-Mortes, tours rondes, réduits de défense, archères basses, mâchicoulis et assommoirs sur des doubles portes, avancée de chemin de ronde sur mâchicoulis, et, notre bossage qui est omniprésent. Cependant hors du contexte moyen oriental, où la guerre fait rage d’une façon permanente depuis près de deux siècles, le bossage a perdu le sens de son utilisation originelle. En effet les techniques poliorcétiques, la technique de défendre ou de prendre une place forte, y sont bien plus modernes et avancées que celles en usage sur nos terres et ce qui se justifient là-bas relève plus ici de la ‘‘mode’’ et du ‘‘tape-à-l’œil’’. L’utilisation des pierriers, mangonneaux, trébuchets et autres catapultes y est systématique. C’est la principale technique d’assaut en usage dans ces contrées : battre les murailles d’une grêle de projectiles pour en user la défense et créer des brèches où on s’engouffre pour faire tomber la place. Alors le bossage prend tout son sens, car nous l’avons vu plus haut le bossage trouve pour ainsi dire la seule raison technique crédible de son existence dans le fait qu’il résiste mieux qu’un mur lisse aux projectiles. Or en France à cette période la poliorcétique, parce qu’aussi les places fortes sont moins formidablement défendues, n’a pas un usage si développé des machines de guerre. De plus, il y a bien moins d’insécurité dans le royaume que sur la tête de pont franque en Orient. Au royaume de France c’est l’échelade qui est la règle : l’assaut frontal, au panache, sans ‘’préparation d’artillerie’’ au préalable. On s’aide, quand la configuration du terrain le permet, d’une tour mobile, et on tente de passer par-dessus et non pas au travers des fortifications.

 HYPOTHESE A RETENIR ? 

En synthèse, car il serait prétentieux de dire qu’il s’agisse d’une réponse, il ressort de ces longues, mais encore insuffisantes, observations un faisceau de probabilité qui pourrait se résumer ainsi :Le bossage semble avoir été introduit pour la première fois en Languedoc par les maîtres d’œuvres d’Aigues-Mortes sous les règnes de Philippe le Hardi puis Philippe le Bel. Ils y ont intégré de nombreuses techniques nouvelles issues de leurs expériences en Terre Sainte, dont celle-là.

Le fait que le Languedoc soit la région qui à ce moment-là tombe sous domination française est le facteur déterminant de son développement ici. Donc dans un premier temps ce sont les ouvrages royaux qui se parent de bossage, suivis bientôt par les complices du pouvoir « des rois maudits » que sont les Nogaret et Plaissians comme à Vézénobres, Boucoiran, Ferreyroles...

Cela n’exclut pas le fait qu’il puisse se développer aussi ailleurs en France sur des constructions royales importantes comme les portes royales de Provins et Château-Thierry.

Ailleurs à l’étranger ce n’est pas par le facteur royal mais par ces fameux ordres de moines soldats que sont les Templiers et Hospitaliers ainsi que les chevaliers Teutoniques qui sont certainement le vecteur de la forte implantation du bossage en Alsace et Allemagne.

De la même manière, si les principaux châteaux régionaux aux mains du roi de France sont construits ou reconstruits, si ces châteaux, les plus prestigieux, se parèrent de bossage, il est tout à fait envisageable que, soit par appartenance au mouvement de prise en mains du Languedoc par des féodaux français, soit par allégeance des locaux au nouveau maître ou tout simplement par mode, ce phénomène touche bien des monuments autres que royaux.

Cette explication est de plus compatible avec le délicat problème de la raison d’être du bossage, particulièrement pour les ouvrages où il n’est présent qu’à l’état de symbole. C’est effectivement le symbole de l’allégeance, le symbole flatteur de l’appartenance au parti du vainqueur, un peu de royauté à bon marché en somme.

Enfin cela convient aussi à l’explication du pourquoi sur des ouvrages civil. Car le symbolisme prenant le pas sur la raison guerrière, il ne constitue plus alors qu'un attribut uniquement militaire, mais plutôt un attribut de la féodalité, le symbole de la noblesse, comme le sera plus tard au XVII et XVIIIème le pigeonnier pour les ‘‘nouveaux nobles’’.

pont-saint-nicolas.jpg(Photo 18, les arches avec bossages du Pont Saint Nicolas de Campagnac, Gard)

L’explication des ponts qui ont reçu du bossage est, elle, d’un autre ordre mais cohérente avec la genèse du bossage ; je prends pour exemple le pont Saint Nicolas, (voir photo 18), entre Nîmes et Uzès. Il faut savoir tout d’abord qu’il est l’œuvre des Templiers - encore eux - dits ‘’du pont’’, c’est une organisation au sein de cet ordre puissant qui est spécialisée dans leur construction. Les ponts sont précieux dans ces temps, servant de voies de communication pour les denrées qui doivent être envoyées en Palestine aux croisés et aux pèlerins ; ils réalisèrent celui-là en 1247. Nous savons très bien d’où viennent les Templiers et quel fût leur rôle déterminant dans l’implantation castrale en Terre Sainte.

 CONCLUSION 

Voici résumées mes conclusions sur cette technique de la taille de pierre qu’est le bossage. Je rappelle que ce sont moins ces explications qui sont l’essentiel de cette étude de bien en dater la manifestation car elle devient du coup un marqueur temporel extrêmement précieux, au regard de la faiblesse des documents écrits pouvant nous renseigner sur l’évolution castrale.

Les explications que je tente ici, sont encore à enrichir par une quantité de sites étudiés plus denses, elles en acquerront alors une fiabilité démontrée. C’est cela, la vraie contribution de cette étude : une meilleure datation dans la lecture monumentale et donc sa véritable intégration aux faits historiques, une approche mieux balisée de l’évolution castrale... Puissent-elles circonscrire quelques tâtonnements de datations qui grèvent lourdement les monuments de cette époque, faisant passer pour cathares ce qui est français, et jouant dans les monographies à sauts de moutons avec les siècles, comme si cette imprécision était fatale et sans importance. L’histoire sans chronologie est aussi utile et belle qu’une symphonie jouée avec des notes mélangées.

Frédéric SALLE-LAGARDE - Août 2011    

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